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Honni soit qui Mali pense – TAK.fr – 21 Janvier 2013

Article posté le 21 Janvier 2013 sur le site TAK.fr : Honni soit qui Mali pense

Le Mali à l'heure de la guerre

Au collège, Ali, c’est le plus fort, le caïd, le genre de mec qu’on respecte tout de suite sans même le connaître. Sans se poser de questions. Vous, évidemment, vous ne le connaissez pas et vous vous dites qu’il en impose par sa stature. Même pas. Il est de bonne taille, mais n’a rien d’impressionnant. Seulement, ne le fixez pas dans les yeux : son regard, c’est un vrai laser. Et puis, il y a ce port. Hiératique, comme dirait la prof de français qui emploie toujours des mots nouveaux et savants pour « nous enrichir », paraît-il.

L’Algérie, c’est pas pareil

Ali, il est content de s’enrichir. Parce qu’au départ, il est pauvre. Et fier de l’être. Mais pas question de le rester. Avec les jeux vidéo, il a agrandi son pécule. Et en est fier. La fierté, selon ses co-religionnaires (encore un nouveau mot de la prof), c’est l’ADN de son pays d’origine. Certes, il est aujourd’hui français par le droit du sol mais, dans sa tête, Ali, il est algérien. À qui veut bien l’entendre, il aime le dire et le répéter : « Je suis algérien et l’Algérien, comme on dit chez nous, c’est le guerrier, pas comme le Marocain, lui, c’est le berger. Et le Tunisien, c’est pire encore, la chèvre, la gazelle. » Autant dire que Nasser, le Marocain, et Abdel, le Tunisien, apprécient très moyennement.

À un moment, Nasser a failli être le « populaire » de la classe, comme on dit chez nous. Les événements jouaient en sa faveur : les Tunisiens, avec leur Révolution du Jasmin, avaient renversé leur dictateur, l’idée d’en faire autant avait alors germé chez les nations voisines. Sans en comprendre ni le sens ni l’enjeu, Nasser disait que « les idéaux de démocratie allaient essaimer un peu partout dans le monde arabe ». À mon avis, il avait dû apprendre par cœur les propos du prof d’histoire, un militant tiers-mondiste syndiqué. Ali le regardait crânement. Du genre « Attendons la suite ». La preuve, ses frères algériens, eux, ne bronchaient pas. Ou peu. Les années 1990, la guerre civile et ses milliers de victimes avaient fait assez de dégâts.

Le temps a passé. Nasser, Ali, Abdel ont vu la Libye s’enliser, son ambassadeur se faire tuer, d’autres se faire lyncher, on a même cru à la promulgation de la charia comme justice du pays. Un peu hard-core, comme régime ! À chaque faute, un doigt, un bras, un œil… alouette ! Un vrai abattoir, ma parole. Mais, bon, on n’en est pas là. Enfin, pas encore. Et puis, la Libye est un cas isolé. Quoique…

Si on se tourne vers la Tunisie… Aujourd’hui, Abdel fait grise mine. Pauvreté, perte des valeurs, corruption, lui et sa famille en reviendraient presque à regretter les pilleurs d’avant : Ben Ali et Leila, son esthéticienne, les Ken et Barbie d’un racket aujourd’hui généralisé. Avant, c’était juste Ben Ali et les Trabelsi, une bande de mafieux locale, mais ça, c’était avant ! Aujourd’hui, tout le monde veut jouer, pareil pour le car-jacking, nouveau sport national. Abdel, il flippe à l’idée d’une guerre civile entre Progressistes et Salafistes, des gens que tout oppose. Radicalement. Jusqu’aux fringues. Abdel, il ne supporte plus, par exemple, de voir les filles se baigner tout habillées. Il les appelle les poupées-gigognes avec le hijab enserrant leur visage, les collants noirs moulant leurs jambes. Quand elles sortent du bain, les formes n’en sont que plus apparentes. Cette flotte qui entre dans les… Adel, comme tout bon ado, faut pas l’énerver. Surtout l’été. Surtout après le ramadan. Les privations, ça va un temps. Qui a dit : « Le changement, c’est maintenant ! » ? Ok, le temps GMT n’est pas le même en Tunisie, c’est vrai aussi qu’après la Révolution française il y a eu la Terreur. Va pour le temps, mais combien de temps ? Au Maroc, au moins… Quoique…

Nasser n’est pas en reste. Sous le manteau a circulé un brûlot contre M6 : « Le Roi Prédateur : Main basse sur le Maroc ». Ecrit par deux journalistes : Catherine Graciet et Eric Laurent. Avant de le lire, Nasser pensait que M6, c’était le « roi des Pauvres », à croire que tous les chefs arabes cachent bien leur jeu. Pas leur fortune en tout cas. M6 aujourd’hui, c’est juste le sixième monarque le plus fortuné. Et comment ? En faisant comme papa – Hassan II, qu’il haïssait pourtant –, mais en mieux. En fait, M6 aujourd’hui, c’est le roi du Racket, tout le pays lui appartient, ou presque, ou pas directement (sociétés-écrans). Alors, dans tout cela, l’Algérie ? Neutre ? Quoique…

Que faire au Mali ?

Ali a pris son jeu vidéo qui figure une carte de l’Afrique avec des tas de forts retranchés, des soldats en faction, des blindés, des missiles alignés, des avions de chasse prêts à décoller. Avec sa morgue légendaire, Ali pointe du doigt l’Algérie. Un pays immense, qu’il dit, rien à voir avec votre Maroc, votre Tunisie, nous c’est plus de 4 fois la France, et riche avec ça, en tout, en pétrole, gaz, potassium, minerais divers, au Maghreb, la première amie de la France par l’Histoire. On a accordé à la France le survol de notre territoire. On a voulu nous faire payer le prix de la trahison ? Quelle trahison ? Qui dit « Algérien » ne dit pas « terroriste ». Bien au contraire ! « Alors ? » demandent Nasser et Abdel ?
Alors, on a frappé. Vite et fort. On n’a peut être pas affiné les tirs. Peut-être pas assez. Mais on n’avait pas le temps. Pas le temps de négocier. On a utilisé les bonnes vieilles méthodes. À la Russe. Pas besoin de roulette. Pas le temps, je vous dis. Pas avec ces gens-là. Eux seraient musulmans et nous des traitres ? Parce qu’on n’est pas et qu’on ne sera jamais des djihadistes ! De quelle guerre sainte, parlez-vous ? Rien que des mafieux, tout cela, des contrebandiers, des vendeurs de drogues enturbannés, qui se gargarisent en citant des sourates d’un Coran très librement « adapté », des mystificateurs qui organisent des colonies de vacances pour jouer à la guerre. Allez, les gars, faut finir le travail. Tous à vos manettes ! Fissa !

Fin des opérations : quelques jours, quelques morts, une majorité d’otages libérés. Tout de même ! Quand Abdel et Nasser parlent du Japon, de l’Angleterre, de la Norvège, des Etats-Unis qui vont demander des comptes à l’Algérie, au nom de leurs morts, Ali balaie d’un revers de main l’argument : « Qui a fait le sale boulot mais a tout de même mis fin à l’attaque terroriste du site d’In Anemas, qui a permis le survol du territoire pour libérer – bientôt ? – le Nord du Mali, qui, contre vents et marées, contre les Grandes Puissances, a donné le “la” et fait respecter le droit ? C’est vrai qu’au début, l’Algérie était arbitre, mais quand l’arbitre est frappé, c’est… carton rouge, sanction ! On a sa fierté. Ou pas. Nous, en Algérie, on l’a. » Ali sourit. Même s’il sait pertinemment que la partie n’est pas finie. Il reprend les manettes et fixe l’écran : toujours cette carte de l’Afrique, terre de soleil cernée maintenant de zones d’ombres qui risquent de faire tache d’huile, de s’étendre du Soudan au Nigeria. Fallait-il pour autant rester neutre ? Honni soit qui Mali pense ? Ali, lui, pense que non. Ali, c’est le boss !

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